Crash mortel d’un avion de l’armée canadienne

En 1963, durant une période de pénurie d’eau à Ouroux s’étendant du début de l’été jusqu’à la mi-octobre, Monsieur Régnier transportait de l’eau des Brosses pour alimenter le puits d’une locataire et de ses trois enfants qui prenaient des bains fréquents. Pour cela, il utilisait une remorque prêtée par Clovis, un employé du boucher Roby, qu’il attelait à sa voiture. Alors qu’il était en train de charger ses trois tonneaux de 200 litres devant son garage, Madame Frégin, qui tenait alors un bistrot, sortit de chez elle, faisant de grands gestes, et lui annonça qu’un avion venait de tomber là-bas, l’exhortant à s’y rendre rapidement.


Monsieur Régnier prit sa voiture, toujours avec la remorque, et fut rejoint par Gérard Guyo, l’ancien secrétaire de mairie. À leur arrivée, ils ne purent rien distinguer de la route, mais constatèrent que des arbres étaient cassés. Ils pénétrèrent rapidement dans le champ en empruntant la voie romaine sur une centaine de mètres, puis tournèrent à gauche pour entrer dans le champ même. Au-dessus du champ se trouvait une forêt de feuillus, et c’est là qu’ils découvrirent des morceaux d’avion éparpillés partout. Au début, ils pensaient que le pilote avait dû s’éjecter.


En progressant, ils aperçurent au sol quelque chose de long et grillé, des poils roussis, qu’ils ne purent identifier sur le moment. Un peu plus loin, ils furent « cloués » par la découverte d’une main gauche, posée dans l’herbe, portant une bague avec un chaton relevé. Cette vision confirma malheureusement la mort du pilote. En continuant vers le bois, ils trouvèrent ensuite la combinaison de pilote accrochée à un arbre, avec une jambe encore à l’intérieur. Peu après, les pompiers et de nombreuses autres personnes commencèrent à arriver sur les lieux. Plus tard, il s’est avéré que l’objet long et grillé était en fait le cuir chevelu et les cheveux du pilote, qui avait été décapité et scalpé.

StarFighter F104

Il s’agissait d’un avion de l’OTAN, un StarFighter F104, qui effectuait des exercices de repérage radar. Bien que ce type d’avion fût à l’époque équipé pour la bombe atomique, celui-ci n’en transportait pas, mais avait un leurre équivalent en poids. L’avion était passé à ras des sapins aux Poutières. Il a ensuite talonné » un talus avec l’arrière de l’avion au-dessus de l’ancien terrain de handball à l’Haut de Roulle, entraînant une explosion due au kérosène. Le réacteur de l’avion, lui, a continué sa course et est tombé à seulement dix mètres de la maison de Chammer. Monsieur Régnier n’a, quant à lui, entendu ni le bruit du réacteur, ni l’explosion. Plus tard, il a appris que la cause probable de l’accident était une panne d’altimètre, suite à une discussion entre le pilote et son collègue qui volait dans un second avion.


Peu de temps après l’accident, un hélicoptère de l’armée canadienne, basé en Belgique, est arrivé pour sécuriser la zone. L’avion étant « plus ou moins expérimental », il s’agissait certainement d’une affaire « top secret ». Les militaires ont dégainé leurs pistolets-mitrailleurs et ont tiré quelques rafales en l’air pour faire vider le terrain rapidement par les curieux. Une cinquantaine de Canadiens, tant francophones qu’anglophones, sont arrivés et ont établi un bouclage de la zone. Un énorme camion semi-remorque fut dépêché pour récupérer les morceaux de l’avion, mais il ne suffit pas ; un deuxième camion plus petit dut être acheminé. La récupération et la vérification de tous les débris ont duré huit jours, et les Canadiens sont finalement restés quinze jours sur place.


Le pilote, un homme d’environ 80 kg, a été littéralement pulvérisé par l’impact. Seuls les deux tiers ou les trois quarts de son corps ont pu être retrouvés.
Le « Journal du Centre » a contacté Monsieur Régnier, le sachant parmi les premiers sur les lieux, mais il a refusé de spéculer sur la cause de l’accident, n’ayant rien vu ni entendu de particulier. Il ne se souvient d’ailleurs pas avoir vu d’articles sur cet événement dans le journal local, peut-être par manque de témoignages fiables.


Malgré la tragédie pour le pilote, Monsieur Régnier décrit cette période comme « heureuse » pour les locaux. Les Canadiens français, ravis d’être en France, ont rapidement sympathisé avec les habitants. Chaque soir, une véritable « fiesta » s’organisait dans les bistros locaux, comme chez Jojo et Mimi, où les Canadiens, particulièrement les Français, consommaient d’énormes quantités de rosé. Jojo Galvois, par exemple, a vendu jusqu’à 53 bouteilles de rosé en une seule soirée. Les Canadiens anglais, moins habitués au vin, faisaient des efforts pour en boire, certains allant même jusqu’à mélanger le vin rouge avec du Coca-Cola au début pour s’y accoutumer. Les Canadiens ont également été emmenés à la Fête de la Fiole, une fête folklorique, qu’ils ont tellement appréciée qu’ils ont demandé « où est-ce qu’il y a une autre fiole » la semaine suivante.
L’accident s’est produit en 1963, plus précisément au début du mois d’août, le mercredi après la fête de la Saint-Germain (la fête patronale). Les Canadiens sont arrivés peu après l’accident et sont restés une bonne dizaine de jours, repartant aux alentours du 15 ou 16 août, après la Fête de la Fiole.
Pour Monsieur Régnier personnellement, l’événement l’a « retardé pour aller chercher l’eau » et a été « un petit peu remué » de découvrir une main dans un champ.

Par Laurent Dubourg


Possibilité d’écouter via le lecteur audio ci-dessous le témoignage complet de monsieur Régnier